Ça fait une décennie que j’explore les profondeurs de l’estuaire du Saint-Laurent. Ça me place dans une position de témoin privilégié pour assister à toutes sortes de changements qui se produisent très rapidement.

Par exemple: mes photos sont beaucoup plus claires aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a 10 ans de cela. Et ce n’est pas simplement dû au fait que je me suis amélioré en tant que photographe. Il est aussi question de la chute du phytoplancton dans les eaux du Saint-Laurent, ce qui rend l’eau plus claire pour le photographe sous-marin que je suis.

Quand on parle de phytoplancton, on parle d’algues minuscules qui teintent les eaux du Saint-Laurent en vert. Et elles font bien sûr chuter la visibilité de par leur quantité astronomique. Et c’est important qu’il en aille ainsi. Le phytoplancton est la base de la vie sur terre. Il permet la vie dans les océans. Et relâche de grandes quantités d’oxygène dans l’atmosphère, oxygène que les êtres vivants de toute la planète respirent.

Je suis inquiet depuis des années maintenant. Car j’observe des changements qui se produisent très rapidement dans le Saint-Laurent. Et ils sont de nature très négatifs. Mais ce matin, un article dans le journal Le Devoir m’a carrément catastrophé. Il démontre que les changements vont encore plus vite que je ne le pensais.

Le journaliste Alexandre Shields fait état des travaux des chercheurs qui surveillent la progression de l’hypoxie dans les eaux profondes de l’estuaire du Saint-Laurent. L’hypoxie, c’est le concept qu’on emploie quand il est question du recul des taux d’oxygène dans les océans.

Je savais que le Saint-Laurent était l’un des endroits dans le monde les plus durement touchés par ce phénomène dévastateur. Mais ce matin, je constate avec frayeur que la situation est pire que je ne le croyais. Elle est carrément catastrophique!!! La chute des taux d’oxygène est si drastique qu’elle menace carrément la vie dans l’estuaire! Et on n’exagère pas, là.

Les études les plus récentes à ce sujet ont été menées par Alfonso Mucci, professeur émérite du Département des sciences de la terre et des planètes de l’Université McGill. Celui-ci tranche sans ambages: «Les concentrations en oxygène ont chuté de 50% [!!!!!!!!!!] par rapport à ce qu’elles étaient il y a moins de trois ans. C’est une chute précipitée et surprenante, parce que la vitesse à laquelle ça descend est exceptionnelle. C’est du jamais vu depuis les données de 1930. Les niveaux sont situés nettement plus bas que ceux de l’hypoxie sévère».

Alfonso Mucci ne parle pas à travers son chapeau, à partir d’un labo isolé de McGill, déconnecté qu’il serait ainsi du terrain. Le chercheur a participé aux travaux de recherche dans le cadre de trois expéditions dans l’estuaire du Saint-Laurent et organisées à partir du navire Coriolis II. Les expéditions ont eu lieu entre les mois d’août et octobre derniers.

Je souligne à traits gras, pour qu’on comprenne bien de quoi on parle ici. L’oxygène dissous dans les eaux du Saint-Laurent est ESSENTIEL à TOUTE vie marine. Du simple copépode, en passant par les crevettes, jusqu’aux morues et autres animaux plus volumineux. Comprenons-nous bien: la morue ne pourra pas survivre dans ces eaux, si vous me permettez d’amener l’exemple d’une espèce assez populaire. Les homards et autres crabes des neiges non plus. En fait, toutes les autres espèces disparaîtront elles aussi si le phénomène hypoxique se poursuit.

Les données dont on parle ici ont été obtenues à des profondeurs de plus de 250 mètres dans les eaux de l’estuaire du Saint-Laurent; de Tadoussac à Anticosti. Les chercheurs ont obtenu cette année les plus faibles valeurs jamais enregistrées pour le Saint-Laurent, soit moins de 10% d’oxygène dissous dans ses eaux. De 2003 à 2019, en guise de comparaison, on obtenait des valeurs de 20% d’oxygène dissous pour les mêmes eaux. Et c’était déjà là la moitié de ce qu’on obtenait dans les années 1930.

Je souligne encore à traits très GRAS: Quand des eaux descendent en bas des 10%, «plusieurs espèces ne peuvent survivre et si les concentrations continuent de diminuer, les eaux pourraient devenir complètement dépourvues d’oxygène; c’est-à-dire anoxique. Toute la macrofaune [poissons et faune benthique] disparaîtrait». C’est ce que révèle un rapport sur le sujet et concernant le Saint-Laurent.

J’espère qu’on se comprend bien, là. La situation est dramatique, catastrophique et effrayante! Les scientifiques emploient des termes posés pour parler de la situation, mais moi, je ne suis pas tenu de respecter un certain décorum scientifique. Je vous dis les choses telles qu’elles sont. On est au bord du précipice!!!!

Et ce n’est pas tout!

Plus des eaux s’appauvrissent en oxygène, et plus elles deviennent pleines de métaux lourds toxiques et pleines de sulfures dissous. «Lorsque les eaux deviennent anoxiques, les bactéries utilisent d’autres oxydants pour oxyder la matière organique, soit les oxydes de fer et les oxydes manganèse. Ces oxydes sont de très bons absorbants pour les métaux lourds, comme le cadmium, et d’autres éléments toxiques, comme l’arsenic. Quand ces oxydes vont se dissoudre, ils vont donc relâcher ces éléments dans la colonne d’eau», a expliqué M. Mucci au journaliste Shields.

Les bactéries vont aussi produire des sulfures. Ces substances sont extrêmement toxiques et nocifs pour les animaux marins. En fait, à partir d’un certain seuil, elles les feront tous disparaître!!! «C’est le cas extrême, mais rien ne vit dans ces eaux toxiques», précise M. Mucci.

On peut imaginer ce que ces eaux profondes auront comme impact dans le parc marin du Saguenay. À cette hauteur, les eaux des profondeurs remontent à la surface à cause d’un phénomène appelé «upwelling». C’est pour ça qu’on a beaucoup de baleines à cet endroit. Parce que les eaux des profondeurs, en remontant, ramènent plein de nourriture aux gueules des baleines. Mais le jour où ces eaux seront toxiques, ce seront des poisons qu’elles dirigeront vers les baleines. On peut alors être assurés que les baleines fuiront le parc marin. Et adieu les croisières qui font des millions$ avec elles!

Mais qu’est-ce qui provoque cette catastrophe qui se concrétise présentement sous nos yeux? Les bouleversements climatiques! Ceux-là perturbent les courants océaniques. Ce qui fait que le courant du Labrador rentre moins fort dans l’estuaire du Saint-Laurent depuis des années maintenant, laissant place à de l’eau chaude et moins bien oxygénée en provenance du centre de l’Atlantique. Pour un Saint-Laurent en santé, on a besoin des eaux froides et bien oxygénées du courant du Labrador. C’est fondamental, impératif, obligatoire!

Ce qui se passe dans le Saint-Laurent n’est pas un phénomène unique. D’autres régions du monde en sont aussi affectées. Quand l’hypoxie passe à l’anoxie, on parle alors de zones mortes. On en retrouve aujourd’hui plus de 500 de par le monde…

Sérieusement, il est plus que temps qu’on s’ouvre les yeux. Ce ne sont pas seulement les générations futures qui vont souffrir de la crise environnementale qui se développe sous nos yeux. Nous aussi on est sur le point de la subir très violemment tellement les phénomènes se développent rapidement. C’est franchement effrayant!

Alors agissons!!!!

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