La rainette faux-grillon se porte mal au Québec. Très mal même. Depuis des décennies, ses populations chutent drastiquement, laissant présager le pire.

La rainette faux-grillon souffre à cause des bouleversements climatiques, certes, mais aussi et surtout à cause de l’agriculture industrielle qui répand ses poisons à qui mieux-mieux et de l’étalement urbain qui détruit les milieux humides, eux qui constituent son habitat exclusif.

Dans la région de Montréal, c’est environ 85% des milieux humides qui ont déjà été détruits. Un tel contexte ne laisse survivre que quelques dernières populations de rainettes faux-grillon, isolées les unes des autres, ce qui les affaiblit d’autant.

Bien sûr, des militants font des pieds et des mains pour sauver l’espèce. Avec force, courage et détermination. Le combat consiste d’abord et avant tout à rétablir des étangs où la rainette pourra se reproduire le printemps suivant. Et en stoppant – la logique la plus élémentaire le voulant- la destruction des derniers habitats où elle survit.

Et c’est là une mission compliquée, difficile. Les dernières populations de cet amphibien se trouvent bien souvent sur des terres privées autour de l’île de Montréal. Les propriétaires envisagent d’y construire des condos, des bungalows et toutes sortes de bâtiments permettant d’accumuler les deniers au détriment des grenouilles. Et quand il est question de gros sous, une rainette, aussi magnifique soit-elle, pèse bien peu dans la balance. Qui plus est, la mafia est bien souvent impliquée dans cette spéculation, ce qui rend le combat encore plus périlleux pour ceux qui espèrent sauver cet animal emblématique.

La situation de la rainette faux-grillon est donc extrêmement précaire. Et c’est pour ça que nous avons été catastrophés de constater qu’en fin de semaine, un individu peu scrupuleux avait utilisé une pelle-mécanique pour drainer des milieux humides de Longueuil. Le site ciblé était l’un des derniers où la rainette se porte bien. Cela se trouve à Longueuil, sur la rive-sud de Montréal.

Les dommages causés, en quelques heures seulement, sont énormes. Voici des photos qui ont été prises sur le site en question. On peut observer que la végétation a été arrachée, que les étangs ont été drainés et que les sols ont été compactés par le passage de la machinerie. Et ce, sur une superficie qui fait plus d’un kilomètre de long. On se doit de bien comprendre que toutes les rainettes qui se trouvaient là, en dormance en prévision de l’hiver, ont été complètement écrabouillées par le passage dudit tracteur.

Les photos ont été prises par Tommy Montpetit, un gars qui protège la rainette faux-grillon depuis des décennies. C’est lui aussi qui est intervenu afin de faire stopper ce massacre et qui a porté plainte contre les auteurs du méfait. Comme on peut le constater sur ses photos, l’individu (il pilotait un véhicule appartenant à la compagnie Brodeur Excavations) a construit de nombreux canaux de drainage en plein coeur d’un site sensible pour la reproduction de la rainette faux-grillon. Les étangs où pouvait s’y reproduire l’ampibien menacé n’existent aujourd’hui plus à cet endroit. C’est hautement déplorable. Choquant au plus haut point!

Mais dans quel but tout cela a-t-il été commis? Et était-ce légal de le faire, considérant que la rainette faux-grillon jouit du statut peu enviable d’espèce menacée?

Au moment d’écrire ces lignes, l’enquête est en cours. Tommy Montpetit veille au grain et s’assure que ce méfait ne restera pas impuni. Ce que je peux toutefois écrire à ce moment-ci, c’est qu’il y avait un vieux certificat d’autorisation qui permettait des travaux à cet endroit et qui datait de 2013. À cette époque, les certificats n’avaient pas de date d’échéance. Alors qu’aujourd’hui, ils ne sont plus valides que pour un an seulement, une réévaluation devant être effectuée après son expiration si quelqu’un souhaite le renouveler. Et cela se comprend bien. En 2013, la rainette faux-grillon n’avait pas vraiment encore colonisé ce secteur; elle était plutôt présente au coeur du boisé du Tremblay et non pas en ce lieu qui se trouve à sa périphérie. On pouvait donc envisager des travaux à cet endroit. Aujourd’hui, tel n’est plus le cas puisque la rainette s’y trouve en grand nombre. La personne qui a décidé de détruire ce milieu espérait-elle profiter de la situation et aménager ce site avant que le Plan de conservation des milieux humides de la Ville de Longueuil ne soit prochainement adopté, ce qui lui aurait drôlement compliqué la tâche? C’est une hypothèse qui mérite au moins d’être réfléchie. On y reviendra dans les prochains temps, j’imagine.

Quelques éléments demeurent toutefois très officiellement problématiques par rapport à la légalité du geste. D’une part, des terrains appartenant à la Ville de Longueuil ont été utilisés afin d’avoir accès au site en question, et ce, sans autorisation aucune. Les terrains privés appartenaient jusqu’à tout récemment à Catania, héros de la commission Charbonneau qui s’est penchée sur la corruption dans le monde de la construction au Québec il y a quelques années de cela. Mais nous ne savons pas, au moment d’écrire ces lignes, si lesdits terrains appartiennent toujours à Catania (Précision: Le lot 891 appartient à Shathony. Le lot 892, le second qui a été affecté par les travaux, le propriétaire était jusqu’en 2019 Terrains Catania). Il s’agira de le vérifier dans les prochains jours. On sait par contre que des infractions ont été notées au dossier. Soit celle d’avoir remblayé, déblayé et affecté durablement un milieu sensible pour le poisson (et la rainette faux-grillon évidemment). En soi, cela est illégal.

Le dossier est présentement entre les mains du fédéral. Mais on sait que la situation est prise très au sérieux à la Ville de Longueuil. Tommy Montpetit tente de relayer l’histoire dans les médias, mais la mission s’avère toujours compliquée lorsqu’il s’agit de la rainette faux-grillon. Cet animal est éminemment politique et dérange bien des gens. Les autorités marchent sur des oeufs lorsque vient le temps de gérer sa situation, et les médias préfèrent souvent ne pas se mouiller dans un dossier aussi délicat. Mais heureusement, il y a encore des humains comme Tommy qui s’évertuent à ce que le pire ne survienne pas en faisant connaître la vérité, qui se battent avec l’énergie du désespoir pour que la rainette soit encore là dans les prochaines années.

Le monde dans lequel nous vivons est extrêmement violent envers les espèces animales. On s’émeut très souvent, nous du Québec ou d’ailleurs en Occident, du sort qui est réservé aux animaux d’Afrique ou d’Asie. Mais il est temps qu’on s’ouvre également les yeux sur le triste destin qui se joue à côté de nos maisons de plastique qui animent les banlieues de Montréal. La rainette faux-grillon est un animal tout aussi extraordinaire qu’un rhinocéros. Et elle a tout aussi le droit de vivre que l’extraordinaire mammifère africain. Si les autorités dorment au gaz et laissent des spéculateurs sans foi ni loi tout détruire, hé bien c’est à nous, les citoyens, qu’il incombera de retrousser nos manches pour empêcher les destructeurs de mondes d’agir à leur guise.

Je vous laisse sur une vidéo tournée par mon ami Tommy, au moment de découvrir la catastrophe en question:

9 réflexions sur “Une nouvelle catastrophe pour la rainette faux-grillon

  1. ton article montre bien que nos gouvernants sont loin de se préoccuper de la faune (et de la flore) qui nous entoure au prétexte, bien souvent, qu’ils s’occupent des gens…..sauf qu’ils oublient, ne savent pas, que TOUT est lié
    et puis, on le voit avec ce qu’on vit sur cette planète entière, les gens ne sont bien souvent préoccupés que d’eux-mêmes, centrés sur ce que les médias diffusent à longueur de temps et ça parle peu de la faune et de la flore………..
    alors oui, heureusement, que des gens comme ton ami Tommy veille et alerte
    que ce soit au Quebec ou ici, en France, ça se passe de la même manière: la nature est reléguée au second plan car on y accorde peu d’importance…….quelle erreur! les peuples premiers le savaient bien mais eux aussi n’ont pas été écoutés et encore moins ‘entendus’, sous prétexte qu’ils étaient ‘arriérés’……..
    verra bien qui verra le dernier…

    • Le pire, dans ce dossier, c’est que les autorités n’y sont pas vraiment pour quelque chose. La Ville de Longueuil est fâchée de ce qui s’est passé. Les entrepreneurs sont souvent, dans ce dossier, bien pires que tout le reste. Pour eux, la rainette faux-grillon est un obstacle à leurs projets, et ils essaient de s’en débarrasser avant qu’elle ne devient un barrage total. On a vu un peu de tout. Ça allait au remblayage, mais aussi à l’huile végétale qui était vidée en quantité dans les étangs afin d’asphyxier les rainettes.

  2. J’ai lu quelque part (mais c’est à vérifier) que Longueuil allait de l’avant avec le projet de prolongement du boulevard Béliveau vers le R-100; j’imagine que cela fait partie du même plan et que le promoteur a juste devancé les travaux de voirie.
    Par ailleurs, il s’agit bien de la rainette faux-grillon. Il y avait débat sur l’espèce, de l’ouest ou boréale, mais dernièrement, il a été établi qu’il s’agissait de la Rainette faux-grillon boréale (Pseudacris maculata); ce qui n’enlève rien à sa valeur.

    • La signature génétique de la rainette en question est encore matière à débats je crois. Les biologistes que je connais se contentent maintenant de dire faux-grillon, sans préciser. Et ils m’ont dit de faire ça. Car certains prétendent que la nôtre est une sous-espèce. Moi, je me fie aux dires des biologistes. N’en demeure pas moins que cette espèce est menacée au Québec. J’ai ouïe-dire aussi qu’il y avait un projet de route dans ce secteur. Mais ce que je sais aussi, c’est que la Ville de Longueuil n’a jamais autorisé les travaux de la fin de semaine et que des constats d’infraction seront émis. Il faudra surveiller tout ça pour en savoir davantage. Reste que les travaux en question sont en lien avec un projet résidentiel. Merci de votre commentaire!

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